Bitcoin

Vous avez peut-être déjà entendu parler de cette légende qui veut que lorsque l’on entend son chauffeur de taxi parler de bourse il est temps de vendre ? La version digitale 2017 de cette légende pourrait être que lorsque l’on voit son chauffeur de taxi acheter et vendre des Bitcoins sur son smartphone à chaque feu rouge il est temps de vendre ses Bitcoins (et si vous le voyez faire la même chose à chaque feu vert il est temps de descendre du taxi). En assistant personnellement à cela la semaine dernière je me suis dit qu’il était temps de publier quelque chose sur ce sujet, même si en toute franchise ma compréhension du Bitcoin reste très limitée à ce jour, et ce malgré des heures de lectures et débats avec toute sorte d’intervenants sur ce nouveau marché si particulier. Voici ce que nous pouvons en dire et en penser à ce jour.

Origine et création : le Bitcoin (BTC) est basé sur le système de la « Blockchain » et proche de la théorie du Bit Gold écrite par Nick Szabo en 2005 : son idée de base est de créer un système décentralisé qui écrit de manière indélébile et non-modifiable une série de données et vérifie simultanément la validité des opérations en utilisant des signatures digitales. Il soutient que cela aura de la valeur puisque sécurisé, facilement stockable et transférable. Il semble important de bien dissocier le Bitcoin et l’innovation utilisée mais indépendante : la Blockchain (qui permettra probablement de nombreux développements dans les années à venir). L’inventeur du Bitcoin se cache derrière le pseudonyme de Satochi Nakamoto mais 9 ans après le lancement du Bitcoin personne ne sait encore de qui il s’agît… Une personne ? Un groupe de personne ? Une institution publique ou privée ? Mystère. Il n’a plus donné « signe de vie » (numérique) depuis plusieurs années, ce Satochi Nakamoto possèderait au moins un million de Bitcoins, soit environ 4 milliards $ au cours actuel, une information invérifiable puisque comme nous le verrons plus loin tout est anonyme et intraçable.

Fonctionnement : le bitcoin existe uniquement en ligne, une fois connecté chaque utilisateur peut ouvrir autant de comptes et faire autant de transactions qu’il le souhaite. Lors de chaque transaction de bitcoins d’un compte à un autre la fameuse Blockchain (la vraie invention derrière le BTC) va vérifier la validité des transactions et les inscrire de manière indélébile, c’est irréversible et non modifiable. Cette validation se fait par la création d’un nouveau « bloc » d’information qui comprend notamment le montant de la transaction, les numéros des deux comptes concernés, la date et l’heure. Chaque compte a une clef publique et une clef privée, le compte est identifié grâce à une empreinte cryptographique liée à la clef publique, une adresse BTC ressemble à ça : 1A1zP1eP5QGefi2DMPTfTL5SLmv7DivfNa (celle-ci était la première à recevoir des BTC). Pour voir son compte et éventuellement faire des transactions il faut utiliser l’autre clef, la clef privée, le réseau vérifie ensuite qu’elle est valide à l’aide de la clef publique du compte. Détail qui n’en est pas un : si la clef privée est perdue alors il n’est plus possible d’ouvrir le compte et tout ce qu’il contient est perdu, les BTC également : ils sont perdus définitivement (on y reviendra ensuite), comme par  exemple pour cet utilisateur qui a perdu sa clef privée en jetant son disque dur à la poubelle alors que celui-ci contenait plus de 7000 BTC (soit quand même 30 millions $ au cours actuel). C’est l’un des problèmes de l’irréversibilité du BTC, nous y reviendrons. Evidemment si quelqu’un met la main sur votre clef privée il peut vider le compte et se transférer tous les BTC sans que personne ne puisse intervenir puisque tout est anonyme et irréversible, sans autorité centrale de contrôle ou de régulation, il existe également des nombreux cas comme ça, nous le verrons ensuite. Une transaction nécessite entre 10 et 30 minutes pour être confirmée et validée définitivement, ce bloc d’information est unique et reprend également la totalité du bloc précédent (transactions précédentes, ce qui valide à chaque fois le nombre de BTC de chaque compte de manière irréversible). Ces blocs d’informations sont créés et assemblés par les « nœuds » du système, les intervenants/producteurs pour faire simple, il y en aurait environ 6 000 répartis à travers le monde. Tous les nœuds du réseau BTC gèrent un exemplaire de ce bloc d’information (et donc des transactions effectuées) et les partagent ensuite entre eux, il ne peut pas y avoir de différence entre les blocs sinon les opérations en question sont rejetées (c’est ce qui sécurise les transactions). Tout échange de Bitcoin doit donc faire référence à une transaction précédente pour exister tout en étant validée par les nœuds de la Blockchain. Ces blocs d’information sont créés et gérés par des logiciels libres mais qui nécessitent de puissants ordinateurs : c’est ce que l’on appelle « le minage », ou la création et mise en commun de tous les blocs et de leurs informations (ces intervenants font donc évoluer les comptes Bitcoin tout en participant au contrôle). Pour les récompenser de ce travail (qui est ouvert à tous mais nécessite beaucoup de connaissance sur le sujet et un matériel informatique extrêmement puissant) chaque transaction leur rapporte un certain nombre de BTC. A cela s’ajoutent les frais de transactions, même si ces derniers restent très faibles pour le moment (situation qui devrait évoluer on le verra ensuite) et théoriquement facultatifs, dans la réalité plus un utilisateur acceptera de payer des frais élevés plus la transaction sera effectuée et vérifiée rapidement, sinon la transaction passera après toutes celles qui acceptent de payer, théoriquement cela peut-être durer des dizaines d’années même si actuellement ce n’est pas le cas. La difficulté de constituer ces blocs est ajustée en permanence, le matériel a donc besoin de progresser et d’être changé régulièrement pour rester compétitif. Comme toujours il y a des alliances de « producteurs », notamment pour faire face au développement technologique nécessaire mais aussi pour capter un maximum de BTC issues du paiement de ce travail, actuellement il est estimé que la quasi-totalité des blocs sont réalisés par une dizaine de groupes à peine. Détail environnemental : la consommation électrique du BTC est gigantesque via ces ordinateurs surpuissants, actuellement produire un seul Bitcoin coûte en énergie l’équivalent de la moitié de la consommation annuelle d’un ménage Américain. Au fur et à mesure que des blocs sont créés la récompense pour ce travail de « minage » diminue et tend vers 0, si bien qu’un nombre maximum de 21 millions de BTC seront créés et qu’ensuite il ne sera plus possible d’en créer d’autres. La perte de cette récompense pour les « producteurs » devrait se compenser par l’augmentation des frais de transactions. Ce système est donc déflationniste d’un point de vue monétaire, nous y reviendrons plus tard. En termes de confidentialité tout est anonyme, la vérification se fait entre plusieurs séries de numéros, clef privée et clef publique. La transformation de BTC en devises « réelles » comme le dollar par exemple, passe nécessairement par une plate-forme qui échange ces BTC avec de l’argent. Il n’y a pas de système centrale ni d’autorité centrale et le BTC ne peut pas être utilisé en dehors de cette chaîne.

Lancement : le document initial détaillant tout le processus « Bitcoin : A Peer-to-Peer Electronic Cash System » a été publié sur internet le 31 octobre 2008 et les premiers Bitcoins ont été lancés en janvier 2009. Le timing n’est probablement pas un hasard : en pleine crise financière (2008-2009), moment crucial où les banques centrales ont mis en jeu leur crédibilité pour sauver le monde économique tel qu’on le connaît, et où la défiance du système bancaire (et donc des devises) était au plus haut. Pour l’image « révolutionnaire » du Bitcoin le timing était parfait. Les débuts sont évidemment très compliqués, seule une poignée d’initiés participent à l’aventure, la renommée viendra suite de plusieurs évènements qui vont participer à en faire la publicité (en bien ou en mal), en voici trois d’entre eux :

1) Wikileaks : le fameux site de révélations de documents classés secrets rendu célèbre par Julian Assange vivait de donations en tout genre qui se faisaient à partir de moyens de paiements électroniques classiques, jusqu’au début de l’année 2010 quand le gouvernement Obama oblige PayPal, Visa, Mastercard, Bank of America et autres à ne plus permettre les transactions vers ce site. Le Bitcoin devient mi-2011 l’unique moyen de paiement utilisé pour les donations (le BTC n’est pas régulé et n’appartient à personne, impossible donc de l’interdire pour le moment), on peut toujours considérer à aujourd’hui que cette publicité a bénéficié autant à Wikileaks qu’au Bitcoin, rendant les deux un peu plus connus aux yeux du grand public et leur donnant une image « antisystème » qui joue un rôle particulièrement important dans leur développement actuel. C’est le premier vrai succès du BTC, au passage le site Wikileaks a reçu plusieurs millions $ en BTC : c’est invérifiable mais il semble probable que certaines puissances mondiales ont participé au financement de ce site anti-Américain (entre autres).

2) Silk Road (2011-2013) : une plateforme de vente lancée en février 2011 qui deviendra rapidement le site de vente de drogues aux Etats-Unis (plus de 10 000 références listées), Silk Road est finalement fermé par le FBI en 2013 (et le créateur du site condamné à la prison à vie), les montants estimés de transactions chiffrent en dizaines de millions $ chaque année. C’est le second évènement qui met le BTC en lumière après Wikileaks, cette fois pour des raisons beaucoup plus obscures (encore que cela dépend de la vision que l’on a de Wikileaks) : le moyen de paiement utilisé par ce site est le BTC afin de profiter de son intraçabilitée et d’un anonymat total (le site offrait même une garantie de cours afin que les fortes variations du BTC ne soient pas un problème le temps que la transaction de drogues ait lieu…l’innovation n’a pas de limite). Au total un peu plus d’un milliard $ de chiffre d’affaires pour Silk Road durant sa courte existence, la totalité en BTC donc, pour un profit estimé de 80 millions $. (Petit détail de ce marché très particulier : il y avait sur le site 4 000 vendeurs pour 147 000 acheteurs, la légalisation rapide de certaines drogues dans de nombreux Etats Américains peu après cet évènement n’est peut-être pas qu’une coïncidence). C’est la première fois, officiellement, que la criminalité profite à plein de ce côté anonyme du Bitcoin à une telle échelle.

3) Mt. Gox (2010-2014) : lancé en 2010 par l’Américain J.McCaleb mais rapidement repris par le Français M.Karpelès en mars 2011, Mt Gox était une entreprise qui proposait un marché d’échange du Bitcoin : l’endroit où l’offre et la demande se rencontrait et où le BTC s’échangeait. Il n’y a pas d’autre moyen pour acheter ou vendre des Bitcoins que de passer par ces plateformes d’échange. Basée à Shibuya (Tokyo, Japon) l’entreprise couvrait fin 2013 environ 70% des mouvements d’échanges mondiaux de Bitcoin, de loin le leader mondial. En février 2014 Mt. Gox annonce que 850 000 bitcoins appartenant à ses clients ont disparu, soit environ 500 millions $ au cours de l’époque (cela ferait environ 4 milliards $ au cours actuel pour ces malheureux investisseurs), l’entreprise suspend les échanges, ferme son site et arrête son activité, en avril 2014 la liquidation de Mt. Gox commence. Seuls 200 000 BTC seront retrouvés ensuite et c’est seulement en 2015 que les autorités pourront établir qu’en réalité des BTC été volés/piratés régulièrement depuis le début (2011). Le procès va durer longtemps, personne ne sait vraiment ce qu’est devenu ce demi-milliard $ et M.Karpelès est en prison. Le côté anonyme et irréversible de chaque transaction peut amener à ce genre de résultat et beaucoup d’investisseurs semblent/semblaient l’avoir oublié, un résultat quelque peu ironique pour ces investisseurs qui pensaient fuir un système financier « classique » auquel ils ne faisaient plus confiance après les évènements de 2008-2009 (il est probable que ces investisseurs-là aient fini par se dire que le bon vieux système bancaire qui permet de tracer les transactions et d’éviter l’irréversibilité n’est peut-être pas si mal, mais ce n’est qu’une supposition de ma part).

Concurrence : l’Ethereum (ETH) est le principal concurrent du BTC aujourd’hui mais il y a des crypto-monnaies qui se lancent à peu près partout, tout ce que nous écrivons sur le Bitcoin vaut également pour l’ETH et les autres. Le BTC pèse environ 50% des crypto-monnaies à ce jour, il y a également beaucoup de dérivés du Bitcoin : Bitcoin XT, Bitcoin Cash, Bitcoin Unlimited ou encore Bitcoin Classic. Globalement le marché reste faible en comparaison des autres marchés financiers (un poids inférieur à 0,01%) mais sa croissance est impressionnante ces dernières années.

Règlementation : c’est la grande question actuellement : comment se fait-il que cette activité ne soit règlementée par aucune institution, nulle part ? Laissant un vide juridique et fiscal qui pose question. En attendant une règlementation plus claire, la Chine vient de porter récemment un nouveau coup dur au BTC en visant les opérations de levées de capitaux en crypto-monnaies via internet (BTC ou ETH par exemple) après que plus d’un milliard $ ait été levé de cette manière en 2017 (et qu’environ 10% de cette somme ait disparu, notamment suite à des fraudes via les réseaux sociaux). L’IRS (administration US des impôts)  commence aussi à regarder sérieusement le sujet pendant que la SEC (régulateur des marchés financiers Américains) est en train d’établir un début de régulation. L’impact d’une régulation ne serait efficace qu’en cas de levée de l’anonymat et de la traçabilité des sommes engagées, cela semble donc très compliqué pour le moment, ce qui profite à tous ceux qui ont des raisons de vouloir rester anonymes et intraçables.

Nouvelle devise ? Pour le moment il est difficile de parler du Bitcoin comme d’une nouvelle devise, il manque encore beaucoup de paramètres techniques pour pouvoir utiliser cette définition, ne serait-ce qu’une règlementation ou une convertibilité totale. De plus, malgré que son aspect soit « nouveau » il est en réalité très dépendant du système actuel : il côte en dollar et s’échange sur un marché financier (bien que non régulé). Mais admettons un moment que le BTC soit une devise à part entière et qu’à terme cela devienne une devise de référence : il y aurait alors quelques paramètres à prendre en compte (c’est probablement très ennuyeux pour les informaticiens et autres fans du BTC mais pour les économistes la question se pose de suite). Le nombre de BTC total est déjà connu et limité à 21 millions, ensuite il ne sera plus possible d’en créer, c’est un problème d’un point de vue monétaire puisque c’est forcément déflationniste : la quantité de BTC disponibles ne pouvant pas suivre la croissance économique les prix seraient obligés de baisser continuellement, ce qui pose de nombreux problèmes en termes de croissance, de taux, de liquidités, de crédit, sans compter qu’une partie de cette somme maximale de 21 millions de bitcoin a déjà définitivement disparue comme nous l’avons vu précédemment. Un Satoshi représente la plus petite fraction du Bitcoin et est égale à 0.00000001 BTC : il y a donc un peu de temps avant de voir un produit s’afficher au prix de 0.00000001 BTC mais c’est la suite logique des choses. Il faudrait également pouvoir en garantir le stockage, les transactions et la convertibilité en biens finaux (payer n’importe qui n’importe où) à tout moment, alors qu’actuellement l’échange n’est possible que vers une devise « classique » comme le dollar. En résumé nous ne savons toujours pas qui est ce Mr Nakamoto (mais ce n’est probablement pas un économiste) et le BTC ne peut toujours pas être considéré comme une devise à part entière pour le moment.

Cours : voici le plus impressionnant : en 2009 le cours du Bitcoin n’était que de 0,001$, il est aujourd’hui supérieur 4 000 $, en bleu sur le graphique ci-dessous :

Le graphique ci-dessus représente les différentes phases d’une bulle classique (mêmes si toutes sont différentes on peut remarquer beaucoup de similitudes entre elles), le mot bulle est souvent utilisé pour définir un actif dont la valeur augmente de manière exponentielle et difficilement explicable sur une courte période, cela se fini ensuite souvent de la même manière avec l’explosion de la bulle (mais ce n’est pas toujours le cas). Nous sommes dans la phase où le Bitcoin est passé des institutionnels au grand public, comme l’exemple de notre chauffeur de taxi le montrait plus haut, c’est en général la dernière phase avant les problèmes, où les initiés vendent un actif surévalué à de nouveaux investisseurs « non-initiés » et/ou spéculateurs. Le cours a subi de nombreux « crash » presque chaque année depuis sa création, avec des baisses allant jusqu’à 80%, mais la dernière très forte augmentation du cours en 2017 masque désormais tous les autres mouvements sur le graphique pour une raison d’échelle. Sur ce graphique on distingue (en plus du cours du BTC) une courbe grise qui reprend les principales phases de bulles, dont la « Bear trap » en 2015 : après avoir touché un nouveau record au-dessus de 1 000 $ en 2013 le BTC s’effondre et perd près de 80% de sa valeur en 2014 et 2015, à ce moment-là de nombreux investisseurs sont convaincus que le monde est revenu à la raison et que l’explosion de la (première) bulle BTC est définitive. L’ours (Bear) représente en bourse l’investisseur pariant à la baisse, ce qui a très bien fonctionné sur le BTC entre 2013 et 2015, on parle de « Bear trap » pour ceux d’entre eux qui ont continué à parier à la baisse depuis et se sont retrouvés fortement pénalisés par la nouvelle (seconde) bulle BTC qui a démarré en 2016 et s’est accentuée cette année. Depuis quelques mois s’est également formée une « bull trap », inverse de la « Bear trap » (le taureau représentant l’investisseur qui mise sur une hausse), dans laquelle nous sommes toujours aujourd’hui : c’est le moment où les investisseurs qui ont participé un peu ou en grande partie à la phase de bulle (2017) pensent que le cours va continuer à monter de 500% chaque année et profitent de chaque baisse pour en racheter. La « bull trap » est aussi la peur qu’ont certains investisseurs/spéculateurs de passer à côté de l’affaire du siècle et prennent donc le train en marche (c’est déjà trop tard, l’affaire du siècle était d’avoir des BTC au lancement, de passer à travers tous les vols et autres fraudes, et de les revendre il y a quelques mois). Les investisseurs/spéculateurs se retrouvent parfois coincer entre ces excès d’optimismes ou de pessimismes durant les différentes phases d’une bulle, en ce qui nous concerne pas d’impact particulier puisque nous en sommes restés éloignés (et maintenons clairement ce choix). D’après le graphique, les investisseurs du BTC devraient maintenant approcher la phase de déni, celle où l’on tente par tous les moyens d’expliquer que la hausse de 1000% du BTC en moins de 20 mois est justifiée, que le monde a changé et que le BTC vaut 20 000 $, cette phase de déni provoque en général un rebond, qui finit en général de la même manière que la bulle précédente. La bulle techno sur les actions à la fin des années 90/début des années 2000 s’est déroulée exactement de la même manière, encore qu’il était plus facile à l’époque de voir ce que valait réellement une entreprise en regardant ses comptes, alors que le BTC n’est investi sur rien et n’a pas de valeur sous-jacente, ce qui rend toute tentative de valorisation « fondamentale » impossible. Pour les spéculateurs il n’y a rien de plus attirant qu’un graphique comme le suivant (cours du BTC sur 24 heures la semaine dernière) :

Bien entendu dans l’état actuel des choses c’est la spéculation qui l’emporte : dans cette phase de marché toute tentative de raisonnement n’est vue que comme une excuse pour justifier le fait de ne pas y avoir investi (les pessimistes sur les actions technologiques à la fin des années 90 ont souffert deux ans avant d’avoir finalement raison à l’explosion de la bulle techno en 2001), nous n’avons pas encore de remarque sur le sujet mais après tout on pourrait nous demander pourquoi nous n’avons pas acheté des BTC à 200 $ en 2015 ? La tentation d’investir en suivant la tendance (sans se demander pourquoi) et/ou de spéculer est réelle pour beaucoup d’investisseurs, nous continuons à préférer une stratégie claire et réfléchie, clairement non-spéculative, quitte à passer à côté des périodes de hausses de certaines bulles comme le BTC. Pour ceux qui préfèrent tout de même tenter le coup, il faut également bien voir que certains spéculateurs ont aussi acheté des BTC à 1 000 $ en 2013 et les ont vendu 150 $ en 2015, ou acheté à presque 5 000 $ cet été et revendu à 3 000 $ la semaine dernière, il ne faut pas penser que la spéculation fonctionne à chaque fois.

Facteurs de hausse : il faut différencier les facteurs de hausse de la première phase du BTC (qui sont liés au produit lui-même) et les facteurs de hausse de la phase de bulle actuelle (qui sont des facteurs financiers classiques en période de bulle), même si je ne comprends pas grand-chose à la réalité du cours actuel du Bitcoin certains facteurs de hausse me semble plutôt clairs :

Les idées autour du Bitcoin : l’idée de base de créer un nouveau système monétaire mondial, affranchi de tout gouvernement, autorité centrale et autres banquiers centraux séduit une partie des investisseurs de BTC. Son image antisystème (même si en y regardant de plus près ce n’est donc pas vraiment le cas, au moins pour le moment) colle parfaitement avec la période actuelle, démarrée au lendemain de la crise de 2008. Un mélange de nouveau, de curiosité, de jeu et de défiance vis-à-vis du système en place pousse donc de nombreuses personnes à s’intéresser au Bitcoin et une partie d’entre elles à y investir (voire même à l’utiliser pour certains paiements), il nous est impossible (anonymat et intraçabilitée obligent) d’avoir une idée de la proportion que ces personnes représentent dans les volumes actuels et c’est bien dommage, car avant d’être un outil spéculatif le BTC était bien une innovation technologique et un changement de philosophie (qu’on partage ou non cette idée). Ce facteur participe aux deux phases de hausse mais pourrait bien être plus faible que la spéculation dans la phase actuelle.

Spéculation : vous vous souvenez peut-être d’un point mensuel de début 2015 où nous cherchions où étaient passés les parieurs sportifs Chinois (qui avaient déserté les jeux en ligne pour ouvrir des comptes en bourse et participer à la bulle Chinoise interne de 2015), aujourd’hui il nous est impossible de dire s’ils sont passés des actions au Bitcoin puisque tout est anonyme, mais la tentation de dire qu’une partie d’entre eux soutient la spéculation actuelle sur le BTC est forte. Bien sûr vu la volatilité actuelle il est aussi probable que de nombreux investisseurs participent à cette spéculation, et même si Jamie Dimon (DG de la banque Américaine JP Morgan) qualifie le BTC de « fraude » et menace ses traders de licenciement si « ils sont assez stupides pour y toucher » je ne serai pas étonné d’apprendre que certains établissements US, Russes et Chinois notamment soient concernés. Ce facteur participe principalement à soutenir la hausse actuelle.

Blanchiment et autres activités illégales : le blanchiment d’argent reste de loin le plus gros problème mondial et le nerf de la guerre de la plupart des crimes (terrorisme, guerres, drogues, dictatures, trafics en tout genre, etc.). Il est impossible de savoir précisément quelle est la proportion d’argent « illégal » sur les 40/50 milliards $ que pèse le BTC aujourd’hui puisque tout est anonyme et intraçable. Le contrôle des capitaux en Chine depuis 2015 aurait incité de nombreuses personnes à transférer de l’argent (« propre » ou pas) en dehors du pays via le BTC, encore une fois pas de chiffres officiels pour vérifier ça. Mais mettons-nous à la place d’un criminel le temps de cet exemple, pour transférer 5 millions de dollars hors de Chine de manière régulière est-il plus facile de : faire un virement bancaire vers l’international ? (trop facile à repérer pour les autorités Chinoises) Essayez de passer la frontière avec la somme en billets de 100 yuan (13 euros) sur soi ? (ça va pour les films mais en vrai ce n’est pas envisageable) Faire un virement Bitcoin sans risque d’être reconnu ? De plus, si entre chaque virement le cours prend 50% je ne pense pas que les personnes en question vont s’en plaindre. C’est également un endroit très pratique pour y stocker des montants importants (stocker plusieurs millions $ dans une banque Colombienne ou Chinoise ce n’est pas forcément très discret, et les stocker chez soi pas forcément très sécurisé). Le plus gros problème des trafiquants, en dehors des risques de l’activité principale, a toujours été le transport/stockage et blanchiment des sommes amassées, le Bitcoin résout tous ces problèmes d’un coup et en plus avec des frais minimes, que demander de plus ? (L’or était le seul actif comparable mais il avait un coût de transfert et de stockage très conséquent). Un peu comme quand le consommateur Allemand revendique le billet de 500 € au nom d’une certaine liberté et que celui-ci ne bénéficie en réalité presqu’aux trafiquants, l’utilisateur initial de BTC revendiquant cette liberté de transférer de l’argent sans autorité centrale ni régulation est très probablement en train de permettre à d’autres causes beaucoup moins nobles de résoudre de nombreux problèmes logistiques et de prospérer plus rapidement. Côté régulation la question la plus importante à se poser me semble la suivante : qui profite réellement de cet anonymat ? Ce facteur « activités illégales » a probablement participé tant à la phase précédente qu’à la phase actuelle et reste probablement un poids important du volume détenu.

Autre facteur : les fonds d’investissements liés à la Silicon Valley, qui disposent de liquidités quasi-infinies et n’ont presque aucun endroit rentable où les investir (taux 0, croissance relativement faible et compétition totale). Ces fonds viennent donc financer de nombreux projets plus ou moins crédibles, peu importe le potentiel réel du moment que le mot digital apparaît dans la notice (nous avions notamment évoqué ce problème dans plusieurs exemples récemment sur Tesla, Uber/Via, Amazon et compagnie). Néanmoins le marketing et la mode actuelle sont des éléments puissants et le BTC a certainement bénéficié de cette tendance autour de la fameuse révolution digitale annoncée, après tout si Tesla et Uber valent 60 milliards $, pourquoi le BTC ne vaudrait pas les 40/50 milliards $ actuels ? C’est un facteur qui a aidé autant dans la première phase que dans la phase actuelle.

L’innovation de la Blockchain est indépendante du BTC et d’innombrables Blockchain sont déjà en route un peu partout, donc cela ne devrait pas faire partie de la valeur du BTC et doit être considéré séparément (ce n’est pas un brevet ni une avance technologique sur une entreprise par exemple), mais il est probable que certains investisseurs actuels confondent en partie les deux, ce qui n’était pas le cas des initiés au départ. Ce facteur participe probablement plus lors de la phase actuelle.

Risques :

Bulle actuelle : très intéressante tant qu’elle n’explose pas, les pertes peuvent ensuite être très conséquentes et surtout ne jamais revenir sur leurs niveaux précédents (voir certains actifs après 2000 ou 2007 par exemple). L’impossibilité d’évaluer de manière fondamentale la valeur de cet actif reste un problème.

Volatilité : les variations de cours du BTC sont extrêmes, évidemment sur le graphique actuel cela ne voit pas forcément en dehors de la dernière hausse pour une raison d’échelle, mais le cours a déjà perdu plus de 50% en à peine quelques heures plusieurs fois au cours de ces dernières années.

Spéculation : ce risque est lié au précédent car la volatilité des cours (et la bulle actuelle) attire les spéculateurs. La spéculation est un risque car le marché devient illisible et n’est plus lié à des fondamentaux mais plus à du jeu/pari, c’est donc à la fois un facteur de hausse mais aussi un risque. Comme pour toute bulle la spéculation est devenue l’élément principal et l’investissement pour les « bonnes raisons » devient très compliqué, de plus l’anonymat fait qu’il est très difficile de savoir aujourd’hui quelle est la proportion de spéculateurs actuellement, probablement très élevée mais ce n’est qu’une opinion et ça le restera puisque les chiffres ne seront jamais connus (anonymat).

Plateformes d’échanges : il y a un vrai risque lié aux plateformes d’échanges (qui sont les seules à pouvoir échanger les BTC en argent « réel »), entre les failles de sécurité, les fraudes, la non-règlementation et le vol. Quelques exemples si besoin : en janvier 2015 avec 19 000 BTC volés sur la plateforme Bitstamp (soit environ 80 millions $ au cours actuel), 1500 BTC volés en mai 2015 plateforme Bitfinex (un petit 6 millions $ au cours actuel) et toujours sur cette dernière en août 2016 avec 120 000 BTC (un peu mieux cette fois donc à 480 millions $ au cours actuel), les autres crypto-monnaies ne s’en sortent pas mieux de ce côté-là, l’ETH notamment avec le vol sur la plateforme Gatecoin. Il est difficile de prédire si ce risque va augmenter ou non à terme, on peut espérer que les plateformes progressent dans leur process de sécurité mais il ne faut pas miser sur le fait que les « hackers » ne progressent pas non plus.

Incompréhension : tant que le BTC était réservé aux initiés on pouvait supposer que la majorité d’entre eux avait au moins les connaissances techniques nécessaires pour comprendre le fonctionnement de ce marché, comme on peut le voir avec l’exemple de notre chauffeur de taxi il est clair que désormais la majorité des utilisateurs ne comprend pas réellement le fonctionnement du BTC, c’est presque toujours le cas quand un actif passe de la phase institutionnelle à la phase grand public.

Irréversibilité  (exemple du mot de passe perdu) : cela fait partie intégrante du système BTC et ne pourra pas être modifié à priori, donc ce risque devrait rester le même, que deviendra le marché entier du BTC si une attaque massive modifie de nombreux portefeuilles comme Mt. Gox en 2014 ? C’est l’un des principaux risques opérationnels aujourd’hui. De plus, sachant que les pertes sont définitives il est techniquement possible que tous les BTC disparaissent et ne puissent plus être remplacés par de nouveaux (peu probable mais pas impossible).

Règlementation : évidemment un ennemi du cours du BTC à court terme, d’ailleurs à chaque fois qu’une autorité se penche sur le sujet la réaction est immédiate et négative sur le cours. A long terme au contraire cela pourrait être un soutien si la règlementation permettait d’éviter les problèmes cités tout au long de l’article. Règlementer le BTC de manière mondiale semble pour le moment très compliqué.

En résumé : le conseil que nous pouvons donner sur le Bitcoin est celui que nous nous appliquons à nous-mêmes pour chaque investissement : être conscient de ce que l’on comprend, mais être aussi conscient de ce que l’on ne comprend pas, et personnellement je ne comprends toujours pas le cours actuel du Bitcoin ni sa réelle valeur fondamentale. Si vous en savez plus sur le Bitcoin n’hésitez pas : je serai évidemment ravi de pouvoir échanger avec vous et progresser sur le sujet : thomas.lombardi@lefil.com