Marchés financiers : le point sur la situation

Après un excellent début d’année 2018 les marchés mondiaux sont très volatils depuis quelques jours, voici un point sur la situation actuelle.

Vendredi 2 : les publications économiques Américaines surprennent (trop) positivement : l’activité accélère plus que prévu et cela commence à se voir sur les salaires qui ressortent légèrement plus élevés que prévu. C’est un paradoxe difficile à comprendre en dehors du monde des marchés financiers, mais une économie qui accélérerait trop vite n’est pas toujours une bonne nouvelle pour tout le monde : après 10 ans à profiter du soutien de la banque centrale Américaine il se pourrait bien que celle-ci soit moins généreuse avec les marchés dans les années à venir : si effectivement l’inflation faisait son grand retour après 10 ans d’absence et que la croissance Américaine augmentait jusqu’à atteindre les 4% promis par le gouvernement actuel alors des taux longs aussi bas ne seraient plus justifiés et la Fed pourrait alors monter ses taux plus vite que prévu.
Une partie du marché obligataire a probablement revu cette probabilité à la hausse vendredi, en conséquence l’obligation d’Etat US à 10 ans qui affichait un rendement autour de 2,4% en début d’année est monté jusqu’à 2,8%. Cela parait peu mais le rapprochement de la barre des 3% est un signal fort en terme d’environnement de taux, de plus cela rend les obligations de long terme US de nouveau attractives : le monde considérant cet actif comme un actif sans risque (vivant dans la croyance que les Etats-Unis rembourseront un jour leur dette) il est clair que tout rendement proche de 3% serait un niveau très attractif dans l’environnement actuel (où même des pays comme la Grèce ou le Portugal offrent des rendements inférieurs sur la plupart de leurs obligations). Il faut également se remettre dans le contexte US : après 30% de hausse depuis l’élection de D.Trump les marchés peuvent tout à fait avoir quelques périodes de « prise de profits » sans que les fondamentaux et la dynamique de fond ne changent réellement. Par-dessus, d’autres évènements sont venus ajouter un peu plus de tension : la banque Américaine Wells Fargo a été fortement sanctionnée par les autorités pour ses pratiques. La présidente sortante Mme Yellen finissait donc son mandat de 4 ans sur une journée tendue. Il y avait probablement aussi vendredi la volonté de certains investisseurs de mettre la pression d’entrée sur le nouveau président de la Fed, Mr Jerome Powell, afin de s’assurer que celui-ci soit aussi bienveillant à l’égard des marchés que l’aura été J.Yellen durant ces 4 années.

Rien d’extrême jusque-là, mais c’est bien assez pour déclencher une journée de vente et de baisse plutôt importante sur les marchés obligataires et actions US et mondiaux (qui eux ne font toujours que suivre le marché directeur dans ces périodes). A noter que l’un des indices mesurant la tension sur les marchés, le Vix, clôturait la séance à 17, ce qui reflète un peu de tension mais rien d’extraordinaire (en dessous de 15 c’est très calme, en dessous de 20 c’est normal, au-dessus de 20 la tension est réelle).

Lundi 5 : les publications de chiffres économiques positifs durant la journée confirment également l’idée que la croissance Américaine accélère plus que prévue avec un rythme actuel proche des fameux 4%. Après ce vendredi tendu sur les marchés, la tendance se confirme et l’ouverture lundi matin est négative, mais c’est surtout dans l’après-midi que la baisse accélère et devient problématique : autour de 15 heures et pendant environ 15 minutes le marché subit une sorte de flash-crash qui ressemble beaucoup à certains épisodes déjà vus dans le passé où les ordres automatiques prennent la main (notamment les « stop-loss » mais aussi toutes les stratégies automatiques qui vendent massivement leurs positions une fois que certains niveaux sont atteints, par exemple 5% de baisse ou un Vix qui se rapproche de 20 et autres signaux de ce genre). Une baisse généralisée se met alors en place sur le marché US (et les autres indices mondiaux suivent évidemment le même mouvement). A l’arrivée les marchés US finissent la journée en forte baisse, de plus de 4%, le tout avec un indice Vix à plus de 30 ce qui indique une tension très importante (du niveau de celle observée durant la faillite Grecque en 2011 par exemple), ce qui reste une énigme à la vue des fondamentaux actuels. Dans tous les cas J.Powell aura vécu un premier jour en tant que président de la Fed dont il se souviendra, et c’est probablement aussi l’une des volontés du marché : instaurer de suite un rapport de force afin d’obtenir de Powell autant de soutien qu’avec Yellen, notamment dans cette période où la Fed est supposée remonter ses taux 4 fois cette année (ce ne sera probablement pas le cas, comme toujours depuis 4 ans), un joli cadeau de bienvenue en résumé.

A ce moment-là, deux questions se posent : si la tension qui est reflétée par la forte baisse des marchés actions et de l’indice Vix est la bonne, pourquoi l’ensemble du marché ne passe pas en mode « crise » ? En effet les taux US ne bougent plus , donc pas de réel recherche de valeur refuge de la part des investisseurs, même chose pour les taux longs Suisses (autre valeur refuge par excellence), le Yen monte un peu tout comme le Dollar mais rien d’assez conséquent par rapport aux baisses des indices US et à la hausse du Vix qui atteint dans la nuit un niveau de 49, pas vu depuis 10 ans, même pas en 2011. L’explication serait donc bien dans la partie technique/spéculative du marché, quelques heures plus tard une information arrive de ce côté-là : certains investisseurs avaient parié à la baisse face à cet indice de tension Vix, sans trop rentrer dans les détails techniques de ces opérations il s’agît de produits structurés qui spéculent à l’inverse du Vix (c’est-à-dire qui monte en cas de faible volatilité) : le produit en question affiche une baisse de 96% avec la hausse du Vix de lundi et les investisseurs en question sont obligés de se couvrir rapidement contre une partie de cet effet (soutenant ainsi le Vix à la hausse). Cela n’explique pas totalement pourquoi le Vix est monté aussi haut en si peu de temps sans aucun changement fondamental et nous regarderons donc en détail comment ce mécanisme a pu influer autant sur cet indicateur qui était jusque-là toujours précieux dans ses indications, alors qu’il a semblé envoyer des signaux confus depuis 3 jours (aujourd’hui, mardi, ses variations continuent d’être contradictoires et sans direction ni tendance réelle, malgré une forte amplitude dans les mouvements, probablement spéculatifs et techniques également).

Mardi 6 (aujourd’hui) : après cette séance extrême de la veille l’ensemble des acteurs du marché ont eu le temps de se concerter et d’intervenir dans différents médias au sujet de cette situation : personne ne semble avoir d’autres explications que cet effet principalement technique même si bien sûr l’inquiétude d’une croissance US qui se dirigerait vers une surchauffe est bien présente, l’ouverture du marché US est sans réelle direction et cela dure pendant quelques heures, le Vix restant très haut et les taux sur les mêmes niveaux que la veille, il est difficile de se faire un avis à court terme. Pas de panique non plus durant ces premières heures sur le marché US, en deuxième partie de séance (le soir en Europe, l’après-midi à New York) les indices accélèrent fortement et le SP 500 (le principal indice actions US) clôture en hausse de 1,7%, les indices actions émergents en hausse de 3,3% et le Vix baisse à 30%. A suivre.

Nos convictions pour la suite :

  • Nous pensons que la tension actuelle n’est pas justifiée dans son amplitude et que cela semble surtout lié à des mouvements techniques/spéculatifs
  • Nous ne croyons pas en un retour réel de l’inflation au point que cela devienne une menace réelle : le mouvement de disparition d’une partie de l’inflation enclenché depuis une décennie est toujours très puissant (notamment via la « techno-déflation »).
  • Nous ne croyons pas non plus en une forte hausse de taux, au mieux les taux longs US peuvent monter autour de 3% de manière durable et ensuite les flux acheteurs devraient stabiliser cela, les autres zones (comme la Zone Euro notamment) ne peuvent pas se permettre de tels taux actuellement et les banques centrales concernées s’en assurent avec leurs interventions actuelles (voir un Vix à 49 et un taux 10 ans Italien qui stagne à 2% en est une bonne preuve).
  • Nous ne croyons pas non plus en une erreur de politique de banque centrale dans les prochains mois qui conduirait à une hausse trop rapide des taux directeurs : jamais comme ces dernières années les banquiers centraux n’ont semblé autant à l’écoute des marchés financiers et de leurs volontés.
  • Les fondamentaux des marchés sont très solides que ce soit les résultats d’entreprises ou l’économie mondiale, mais également le soutien des banques centrales et des politiques publiques (investissements, déficits, etc.).
  • La tension peut encore durer quelques jours ou quelques semaines mais cela fait partie de la vie normale de tout investissement et c’est même plutôt sain qu’il y ait quelques périodes de doutes et de remise en question de l’environnement global, cela peut éviter la création de bulles (ceci-dit on se serait bien passé de l’amplitude de ces trois derniers jours et de l’illisibilité de certains indicateurs).

En conclusion : pas de mouvement conseillé sur nos portefeuilles, nous regardons bien sûr la situation de très près et ne manquerons pas de vous tenir informés dans les prochains jours/semaines si c’était nécessaire. Nous restons bien sûr à l’entière disposition de chacun, n’hésitez pas à revenir vers nous si besoin

Bien cordialement

thomas.lombardi@lefil.com