Salaire universel de base : utopie ou innovation à venir ?

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Le pays du père Noël va tester un nouveau type de cadeau pour une partie de ses habitants cette année, avec l’idée de l’étendre bientôt à l’ensemble de sa population (pour le Noël suivant ?), sans même se préoccuper de savoir si ces derniers ont été sages et méritants : tout change, vraiment.

L’expérimentation va donc démarrer en Finlande au 1er janvier : le « salaire universel de base » ; nous avions déjà abordé le sujet, en l’espace d’une seule année cette idée me semble être passée du statut d’idéologie inapplicable à celui d’innovation probable. L’idée de base est relativement simple : chaque individu touche un salaire de base tout au long de sa vie sans contrepartie (par exemple 750 € par mois, qu’on soit étudiant, sans emploi, salarié, à son compte ou retraité). Bien sûr la première question qui vient immédiatement est « mais comment va-t-on financer ça ? » puis vient en général « mais plus personne ne va travailler ? » parfois suivie de « mais l’inflation va exploser ? » pour ceux qui ont quelques souvenirs de la planche à billets (le mécanisme est presque le même, si l’on considère que notre dette a peu de chances d’être remboursée). La Finlande va donc se lancer sur une petite partie de sa population (2000 chômeurs de 25 à 58 ans) avec un salaire de 560 € en remplacement de l’ensemble des prestations sociales actuelles, la France a annoncé vouloir tester cette idée mais sans donner un calendrier clair pour le moment, la Suisse l’a largement refusé par référendum et le Brésil l’a inscrit dans sa constitution mais n’est pas allé beaucoup plus loin pour le moment, certaines rentes de pétrole distribuées aux populations de pays du Moyen-Orient pourraient s’y apparenter mais les situations sont trop différentes pour en parler ici.

Il ne s’agit pas de porter un jugement ni de savoir si c’est une bonne idée ou pas, mais juste de savoir si c’est réalisable ou non, et surtout si c’est probable/inévitable ou non. Il y a encore un an cette idée me semblait franchement peu sérieuse et à échéance lointaine, mais les choses ont avancé tellement vite sur certains changements économiques, technologiques, structurels ou politiques que l’échéance semble se rapprocher et les nombreux débats sur le sujet ont de plus en plus de sens. J’assistais justement cette semaine à un débat sur les changements à venir pour le marché du travail Américain ici à l’université de Columbia (NY) ; intervenaient un économiste, un manager d’une célèbre banque d’investissement et surtout Andy Stern, invité régulier de la maison blanche et ancien directeur du plus grand syndicat Américain (SEIU 2,2 millions de personnes dont la moitié affiliée sous sa présidence).  Il a récemment démissionné car il n’avait « aucune idée de la stratégie à suivre avec les outils actuels », d’où sa volonté de chercher une solution ailleurs. Son idée est que nous pouvons discuter toute la journée sur les mesures à prendre pour améliorer la condition des salariés et régler les problèmes de chômage mais que le double effet automatisation technologique/délocalisation est un choc qui ne pourra pas être absorbé par les méthodes classiques et que nous ne sommes qu’au début de ce grand changement, le potentiel est là pour la plus grande disruption du travail de l’histoire.

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Ce débat de grande qualité est vite devenu un reflet de la réalité : entre ceux qui nient les nouveaux changements (l’économiste présent) et qui continuent à penser que les mouvements que nous constatons actuellement (technologie, « ubérisation », disparition de la classe moyenne et du mode de travail « classique ») ne sont que temporaires et que tout redeviendra bientôt comme avant parce que « ça s’est toujours passé comme ça dans l’histoire » (intéressante capacité humaine à se tourner vers le passé quand on n’a pas trop d’idées sur le futur, c’est peut-être plus rassurant, d’ailleurs cela n’est pas sans rappeler les débats sur le réchauffement climatique il y a une décennie). Ensuite nous avons ceux qui vivent le problème au quotidien (le directeur de la banque d’investissements) qui n’ont pas vraiment d’idées particulières sur le futur ni sur les solutions éventuelles mais qui voient bien que tout a changé et que ce n’est pas la peine d’espérer que les choses redeviennent « comme avant », avouant au passage qu’il leur serait possible de se passer dès maintenant de 30% de leurs effectifs sans aucun impact sur leur activité avec juste quelques investissements technologiques. Et enfin nous avions Mr Stern qui était venu défendre l’idée du revenu universel : si vous pensez que cette idée peut paraître utopique chez nous, imaginez donc la réaction des étudiants/financiers Américains présents dans la salle…. Et pourtant après deux heures de débats le côté probablement inévitable de la mesure apparaissait clair pour une partie de l’auditoire, au-delà de l’aspect moral, culturel ou financier.

Avant d’aller plus loin sur les arguments en question, voici un retour rapide sur le sujet de la disparition non pas de la classe moyenne mais des métiers exercés par la classe moyenne. Ce qui au passage me semble un facteur important à la fois dans la victoire de D.Trump mais aussi du Brexit (ou d’autres élections en Europe). L’idée du graphique ci-dessous est de voir depuis 1990 (en %) la création/disparition des métiers suivant trois critères : peu qualifiés (bleu), moyennement qualifiés (rouge), très qualifiés (vert) :

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Le mouvement est global et aucun des pays n’y échappe : les métiers moyennement qualifiés disparaissent petit à petit (et avec eux la classe moyenne) au profit des métiers peu et très qualifiés. L’électorat qui occupe/occupait ces postes a majoritairement voté pour D.Trump ou pour le Brexit (un homme autour de la cinquantaine résidant en province, avec beaucoup d’expérience mais peu de qualifications ferait un bon portrait type). Le discours de repli « anti-globalisation » s’applique particulièrement sur ces métiers qui sont concurrencés à la fois par des travailleurs internationaux moins chers (mais ce mouvement est probablement arrivé à maturité maintenant) et par l’automatisation/robotisation d’une partie de leur activité : c’est le nouveau mouvement en marche et il pourrait être bien plus important que le premier. Les métiers à forte valeur ajoutée et hautes qualifications continuent de se développer ainsi que les métiers peu qualifiés à faibles salaires, le problème se situe donc sur les métiers moyennement qualifiés où les salariés ont une expérience certaine mais pas forcément de fortes qualifications ni de forte valeur ajoutée et voient leur activité être remplacée par l’automatisation/la technologie : le mouvement qui prend forme actuellement est disruptif par son ampleur, son potentiel et sa rapidité. L’impact sur le mode de travail est déjà bien visible : de plus en plus de contrats à temps partiels/durée déterminée/bas salaires/travailleurs indépendants/etc. L’innovation, la recherche, le développement technologique et la qualité d’une partie des employés augmentent, la compétition devient de plus en plus dure et certains écarts semblent impossibles à combler pour une partie de la population. Pour faire simple on avance donc vers une économie à deux vitesses : celle hautement qualifiée et celle qui va vivre de « petits boulots » au fil des applications Smartphone à la mode et des besoins spécifiques de cette nouvelle économie, avec tous les problèmes de stabilité sociale et financière que cela peut engendrer (Uber n’offre pas de CDI, par contre on peut gérer son emploi du temps et son salaire jusqu’à un certain point). Le développement de ces emplois va se poursuivre  et la disparition des métiers moyennement qualifiés aussi (qui ont/avaient l’avantage d’avoir un salaire intéressant et une certaine sécurité/stabilité). L’idée est donc d’offrir aux salariés une certaine stabilité avec ce salaire de base qu’ils compléteront ensuite par le revenu de leur activité (qui devrait donc être de plus en plus instable et changeant).

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(Affiche géante à Genève  lors du référendum sur un revenu universel de 2000 € par personne, massivement rejeté par les Suisses)

Bien sûr il reste beaucoup de questions sans réponse sur le financement d’un tel projet, ainsi que sur les conditions de sa mise en place, mais l’idée est là et pourrait sembler intéressante à un moment ou à un autre, quand les anciennes solutions paraîtront toujours plus inefficaces et que l’on regardera nos voisins Scandinaves en se disant qu’ils ont parfois de bonnes idées. Je ne pense pas que cela règlera tous nos problèmes (notamment de budget/déficit/dettes/taxes/formation) mais cela pourrait au moins avoir le mérite de nous « acheter » un peu de temps et de calme. L’idée avancée en France pour le moment serait un montant suffisant pour vivre et se substituer à l’ensemble des allocations sociales mais inférieur au SMIC pour maintenir une incitation au travail, donc quelque chose proche de 750 € de 18 à 65 ans, puis autour de 1100 € après 65 ans. Ce n’est qu’une hypothèse pour le moment et nous attendons plus de détails sur une éventuelle phase de test à venir en France.

Revenons aux arguments exposés pour ce salaire universel de base : certes une telle mesure coûterait très cher, mais en France par exemple les dépenses sociales actuelles sont déjà de 800 € par mois et par personne en moyenne (700 milliards € par an, soit la grande majorité de notre budget public annuel d’environ 1100 milliards €), la plupart des personnes en difficulté touchent déjà ces sommes sous forme d’allocations sociales, nous aurions donc une plus grande transparence (la totalité des aides sociales seraient remplacées par ce revenu universel) et pas d’abus possible, ainsi que des coûts administratifs bien plus faibles (plus d’organisme d’attribution et de gestion de ces aides par exemple). Se pose bien sûr la question de l’immigration (qui ne voudrait pas venir dans un pays qui propose ce genre de cadeau ?) mais en réalité les allocations sociales en France par exemple jouent déjà ce rôle et l‘effet immigration devrait donc être semblable. Le fait que toute la population ait droit à cette somme enlèverait la tension actuelle entre ceux qui « paient » et ceux qui « reçoivent ». Pour une fois les bénéficiaires de cette mesure seraient les salariés de la classe moyenne, après 30 ans de mesures au profit des deux autres parties (haute et basse). Cela relancerait probablement un peu l’inflation ce qui arrangerait nos gouvernements et banques centrales et ne mécontenteraient pas la population en général puisque peu de personnes comprennent réellement l’inflation et le pouvoir d’achat réel, beaucoup jugent surtout le nominal (sinon Paris se serait vidée d’une bonne partie de ses habitants depuis longtemps). Les partis politiques n’ont plus aucune idée ni aucun programme pour se maintenir en place et vont devoir trouver des choses à proposer face aux votes extrêmes et nouveaux courants. Le niveau de consommation d’un pays peut souvent être mis en parallèle d’une certaine stabilité sociale et nous aurons probablement besoin de toutes les idées possibles dans les prochaines années de côté-là. Nombre de grandes entreprises maintiennent toujours d’importants effectifs en Europe et n’ont pour le moment pas vraiment mis en place l’innovation technologique à profit, il semblerait qu’un tiers des emplois actuels pourraient déjà être rapidement automatisés. La techno-déflation que nous abordons souvent n’en est qu’au début, les plus grands changements sont à venir. La solution proposée par A.Stern prévoit un pavé « anti-assistanat » : lier ce revenu à un système de points qui comptabilise l’aide obligatoire à la communauté (du service militaire au bénévolat en passant par certains projets éducatifs ou d’aides aux personnes âgées, il y a mille manières de se rendre utile). Et puis il y a les derniers arguments du débat, le pragmatisme Anglo-saxon : les changements actuels créent une tension sociale que nous n’arrivons pas à gérer, ce genre de mesure coûterait en taxes aux ménages fortunés et entreprises, mais ces derniers préfèreront toujours payer un peu plutôt que de risquer un gros problème où ils pourraient tout perdre, c’est une sorte de gestion du risque extrême. Dans le système actuel une partie de la population n’y arrivera probablement jamais, et il faudra y ajouter ceux qui vont se retrouver en difficulté avec cette révolution technologique en cours, la question est donc de savoir si l’on continue à retenter les mêmes choses que ces 30 dernières années en espérant un résultat différent, si l’on attend que les choses bougent toutes seules, ou si l’on tente autre chose : dans le cas de cette dernière hypothèse il me semble que l’idée du salaire universel pourrait bien prendre une place importante dans un futur proche. Pour une fois, l’histoire que nous pourrions importer de Finlande ne sera peut-être pas celle du Père Noël.